FAA.

Transdisciplinarité.

Hic sunt dracones. Ici sont les dragons.

Cette phrase était utilisée en cartographie médiévale pour désigner les territoires encore inconnus, d'où la floraison de créatures mythologiques dans les zones non explorées des cartes (les océans notamment).
Nous avons décidé, actrices, acteurs, de partir ensemble à la chasse aux dragons.
Notre métier reste ou est devenu au fil du temps un territoire de plus en plus variable, accidenté, mouvant. Sur ce territoire presque inconnu à celles et ceux-là même qui le foulent, les créatures mythologiques fleurissent. Talent, grâce, chance... autant de serpents de mer pour nous faire croire que nous ne sommes pas pour grand chose dans le fait de jouer sur un plateau, que c'est le métier qui nous a choisi, que nous avons été au bon moment au bon endroit. Comment alors, se sentir à sa place, progresser, avancer dans la pratique, avoir confiance dans nos savoir-faire ?
La rencontre et la confrontation avec des disciplines à la pédagogie plus formalisée (la danse, la musique, le sport...) est un bon chemin pour retrouver les voies de notre pratique par le faire. Nous le parcourons depuis des années, il a toujours été fertile.
Écrire ensemble la cartographie de notre métier, en dessiner les contours (toujours mouvants puisque les découvertes jamais ne cessent) en suivre les autoroutes comme les chemins de campagne.
Voici notre chasse, voilà nos dragons.


 
guide de navigation.
Notre façon de chasser pourrait se décrire comme cela : éprouver, relier, traduire. Ces trois actions pour voler aux autres disciplines les outils, pratiques et savoir-faire dont nous manquons. A chacun de les ranger dans sa besace pour augmenter sa cuisine toujours personnelle, mais aussi, joie, partageable.
Les formations et les sessions de recherche proposent aux actrices, aux acteurs, de s'immerger dans la pratique d’une autre discipline, dont les liens avec la nôtre sont parfois serrés, parfois distendus. Nous pratiquons en débutants, mais avec nos compétences propres : en actrices, en acteurs.
Le matin nous enchaînons les oï suki (karaté), nous alignons des phrases en 7 (rap), nous suivons des conférences sur le cerveau (neurosciences), nous étudions la ritualisation de l'agressivité chez les autres animaux (éthologie), nous faisons apparaître et disparaître l'espace derrière nous (danse), nous tirons à la carabine (tir sportif)… L’après midi nous passons au plateau. Les formateurs ou l'équipe de chercheurs travaillent à identifier des outils, des pratiques transposables, applicables au théâtre. Nous cherchons des patterns, des règles du jeu, claires pour tous, éprouvées physiquement, dont chacun est capable de se ressaisir.
Qu'est-ce-que de la danse, je peux utiliser en scène ? Et de la pédagogie du karaté, que puis-je amener au plateau ? Et des apports des neurosciences ? Et du geste sans cesse répété du maroquinier ? Identifier le plus petit dénominateur commun. Le traduire dans notre discipline. Eprouver la traduction, la tester à l'aune d'esthétiques variées. Si elle fait ses preuves, la nommer outil, lui laisser prendre de l’ampleur, en mesurer l’efficacité, s'enthousiasmer de ses effets.
 
 
formaliser.
L'histoire du théâtre est longue, très longue. Mais (et c'est encore aujourd'hui le cas) elle a peu était écrite par les praticiens, encore moins par les acteurs, (encore moins, bien sûr, par les actrices). Nous avons beaucoup de traces des productions, des édifices, des relations avec les pouvoirs, des esthétiques, mais peu de traces des pédagogies, des processus de travail, des outils usités par les uns et les autres, des savoirs. Or, il est évident qu'ils existent puisque nous sommes un des plus vieux métiers du monde...
Nous avons tous, toutes, nos propres outils. Nous les avons trouvé par hasard, on nous les a passés, nous les avons volés... La plupart du temps, nous les avons ensuite aiguisés à force de pratique, et ils nous vont bien. La plupart du temps, ils sont peu partageables. Parce que nous ne savons plus vraiment comment nous les avons trouvés, puis entraînés, afin qu'il deviennent nos précieux alliés.
Formaliser c'est tenter de relever le défi du partage. Une fois qu'un outil a fait ses preuves au sein du groupe en présence, comment l'écrire pour qu'une actrice n'ayant pas participé à sa chasse puisse le faire sien ?
En sciences (nous les aimons) il y a un principe important. Quand un protocole est écrit par un groupe de chercheurs, pour être valable, il doit pouvoir être reproduit par un autre groupe de chercheurs. Dans le cas des sciences dures, le groupe de chercheurs suivant le même protocole doit arriver au même résultat. C'est ici que s'arrête notre comparaison. 
Formaliser, pour nous, c'est rendre praticables les chemins par lesquels nous sommes passées. L'outil est efficient s'il y a changement. Le résultat ne sera pas le même, et nous ne cherchons pas à ce qu'il le soit. L'outil agit à partir du moment où quelque chose se transforme, s'affine, nous offre plus de choix en scène. Le reste est du ressort de chacune et du contexte dans lequel elle exerce son art.
Formaliser c'est donc écrire, filmer, dessiner, se mettre à la place de celui qui n'est pas passé par le trio éprouver, relier, traduire. Formaliser c'est transmettre. Pas tout, pas n'importe comment. Être suffisamment précises pour que le chemin soit balisé, suffisamment ouvertes pour que de la trouvaille puisse exister, suffisamment joueuses pour que l'envie de pratiquer demeure. Formaliser c'est un chantier. 

 
et bien sûr, ce ne sont pas les disciplines qui dialoguent, mais les personnes.
Nous avons déjà éprouvé, relié, traduit avec :

Loïc Touzé, Thusnelda Mercy, Matias Alberto Tripodi (danse)

Florence Minder (théâtre)

Andrea Messana, Stéphane Tasse, Bruno Manno, Guy Delahaye, Sébastien Leban (photographie)

Corinne Jola, Victor Jacono, Gabriele Sofia (neurosciences)

Andrea Santini, Daniel Pinheiro, Nerina Cocchi, Francesca Sarah Toich, Andrea Messana (téléprésence)

Nadia Dumont, Laurence Fischer (karaté)

Alban Lemasson, Martine Hausberger (éthologie)

Cyril Casmèze (cirque)

Yves Delnord (tir sportif)

D'de Kabal (musique)

Joséphine Kaeppelin (arts visuels)

Michele Cinque (cinéma)



Nous aimerions beaucoup poursuivre l'aventure avec eux, mais aussi avec :
chanteuses et chanteurs
circassiens et circassiennes
menuisiers et menuisières
collapsologues
biologistes
scénographes
enseignantes et enseignants
agriculteurs et agricultrices
footballeurs et footballeuses
cuisiniers et cuisinières
 
et tant d'autres...
(oui c'est une proposition !)