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Maquis (2) - Laboratoire 623

du 19 septembre au 1 octobre 2023

avec Sonia Antinori (autrice, actrice), Silvia Mercuriali (créatrice de l'auto-théâtre), Julie Houdayer (technicienne, militante de la transition), Violette Chiara (chercheuse en éthologie), la R-team (Daria Lippi, Juliette Salmon, Virginie Vaillant, Silvia Gallerano, Élodie Brochier, Joséphine Kaeppelin et Alice Marty), Pauline Desmet (actrice).

 

C'est en lisant les collapsologues que nous tombons pour la première fois sur cet appel à la création de “nouveaux récits” qui doivent nous aider à prendre en compte les grands changements présents et à venir (extrait de Comment tout peut s'effondrer de Pablo Servigne et Raphaël Stevens) :
 
Les initiatives de transition ont remarquablement bien compris que la bataille (et l'effort à faire) se situe sur le terrain de l'imaginaire et du storytelling (l'art de raconter des histoires). En effet, chaque culture et chaque génération se raconte sa propre histoire. Les récits véhiculent les interprétations des événements historiques, les légendes et les mythes qui nous aident à comprendre comment notre monde est agencé et comment il pourrait être délibérément ajusté ou transformé. Les récits font naître des identités collectives, formant ainsi des communautés de destins.
 
Aujourd'hui, les récits culturels dominants parlent de technologie, de l'ingéniosité humaine sans limites, de la compétition et de la loi du plus fort comme seul principe de vie, ou de l'implacable marche en avant du progrès. Mais c’est une boucle autopoiétique (qui s'autoentretient) : on devient survivaliste parce qu'on croit au mythe de la barbarie, mais en se préparant au pire, on crée une peur chez les autres qui favorise un climat de tension, de suspicions et de violence, qui justifie ensuite le mythe. Tout l'enjeu de la transition serait donc de jouer sur les récits et les mythes pour inverser ces spirales de violence, de nihilisme et de pessimisme. Et si, tout en regardant les catastrophes les yeux dans les yeux, nous arrivions à nous raconter de belles histoires ?
Nous avons grandement besoin de nouveaux récits transformatifs pour entrer dans une grande période d'incertitude, des histoires qui raconteraient la réussite d'une génération à s'affranchir des énergies fossiles grâce, par exemple, à l'entraide et la coopération. Travailler l'imaginaire, c'est cela : se trouver des récits qui permettent de ne pas entrer en dissonance cognitive et en déni. « Décolonisons l'imaginaire ! », pour reprendre l'expression de l'économiste Serge Latouche. Écrire, conter, imaginer, faire ressentir... il y aura beaucoup de travail pour les artistes dans les années qui viennent.
 
Nous avons reçu cet appel en pleine gueule et ne cessons depuis de nous questionner. Nous sommes fondamentalement d’accord : le changement radical de nos comportements quotidiens qu’une sortie de l’ère industrielle et capitaliste comporte a besoin de récits qui les rendent imaginables et même désirables. Dans le même temps, une grande partie des “nouveaux récits” qui nous parviennent (notamment quand ils sont mis en scène) nous semblent soit purement militants (et si le fond nous est cher la médiocre qualité artistique de la forme les rend difficiles à recevoir) soit se servant des thèmes qui nous agitent comme d'un décor ou d'un prétexte, un moule à la mode dans lequel se couler. Nous pensons aussi que ces mêmes récits doivent inclure nos comportements de femmes et envers les femmes (y compris à l’endroit malaisé de la violence), ou notre façon de prendre des décisions ensemble. 
 
Notre hypothèse de départ est qu’il ne suffit pas de changer d’histoires, il faut repenser aussi la façon de les écrire. La question que nous  affrontons dans ce laboratoire est que, à la différence de ce qui se fait classiquement dans notre métier qui “monte” des textes préalablement écrits, les “nouveaux récits” pourraient émerger de nouvelles façons d’agir. En ce qui nous concerne, de nouvelles façon d’agir au plateau : non seulement de jouer, mais de créer les partitions qu’on joue et même de les monter depuis le plateau, depuis l’intérieur de l’action, en prenant des décisions collectives sans qu’un regard extérieur à l’action “mette en scène”, dirige, décide. La R-Team invite donc une spécialiste de récits et de comment on les écrit (Sonia Antinori), une faiseuse de théâtre qui aux formes classiques préfère des formes où la "spectatrice" crée le spectacle en l'agissant (Silvia Mercuriali), une créatrice et technicienne lumière qui cherche des solutions pour décarboner sa pratique (Julie Houdayer), une chercheuse en éthologie qui investigue les comportements sociaux des araignées (Violette Chiara).  

Nous avons écrit des histoires un mot chacune. Nous avons écrit des dialogues un mot chacune.

Nous avons improvisé des scènes en séparant la prise de décision de l'action : deux agentes (une pour les mots, une pour les actions) pour chaque agissante.

Nous avons créé des lumières de théâtre avec la lumière du jour (il faut dire que le bâtiment de la FAA s'y prête !).

Nous avons choisi collectivement les pas d'une danse sans parler, par l'action. Puis, toujours sans parler, toujours par l'action, nous les avons montés en une chorégraphie. C'est du vote comme le pratiquent d'autres espèces que la nôtre, une quantité !

Nous avons expérimenté l'écriture "sur" la partition d'action d'une scène existante. Nous avons mis la partition verbale d'une scène sur la partition d'action d'une autre scène (et réciproquement). Ça marche.

Nous avons appris comment les buts individuels ne correspondent pas nécessairement aux buts du groupe, et pourtant des premiers émergent les seconds. Nous l'avons touché du doigt en reproduisant les conditions de la synchronisation des mouvements de chasse chez Anelosimus eximius, une des rares espèces d'araignée sociale. 

Nous avons partagé en trois minutes chrono et par association les récits qui nous aident à avancer.

Nous avons exploré ce que disent les neurosciences sur le fait que notre cerveau construit des récits là où il n'y en a pas. 

Nous avons constaté que le modèle de ces récits est plus ou moins toujours le même à travers les époques et les cultures, et qu'il est calqué sur les rites d'initiation des mâles. 

Nous avons trouvé quelques grandes écrivaines qui suggèrent des modèles de récit différent, par exemple les récits "besace" dont parle Ursula K. Le Guin.

Nous avons résolument adopté le recyclage comme protocole créatif, que ce soit dans les récits ou dans la mise en scène.

Cette liste n'est évidemment pas exhaustive.