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Petites phrases

Petites phrases

Atelier #0 danse><théâtre / Atelier #5 danse><théâtre / Répétitions

Qu'est-ce que c'est ?

Petites phrases (c’est le nom que lui donne Eric Lacascade, puis Daria Lippi, Bruno Meyssat les appelle Sujets, mais bien avant eux Pina Bausch les appelait Questions…) est un outil d’écriture de plateau. Il est utilisé par un grand nombre de créateurs, dans des protocoles variés. Dans la forme proposée ici la filiation est directe avec l’utilisation qu’en faisait la chorégraphe Pina Bausch, ou du moins ce qu’on en connaît. Pour tenter de formaliser cet outil nous nous appuyons sur les pratiques de Thusnelda Mercy, de Daria Lippi, et de tous ceux avec qui elles ont pratiqué.

Petites phrases se pratique en groupe, avec un meneur (dans le rôle de chorégraphe, metteur en scène, pédagogue…). Le meneur est en charge de proposer la ou les Petites phrases (cf. Travail préparatoire : écrire une Petite phrase) aux acteurs, qui, en partant d’elle, créent une partition de plateau (cf. Travail de plateau). Les partitions créées sont montrées à tout le groupe, ensuite le meneur peut intervenir pour les transformer (cf. Transformer les partitions).

 

DÉROULÉ

Travail préparatoire : écrire une petite phrase

La Petite phrase est le titre de la partition que les acteurs vont créer. C’est une phrase qui fait sens (plutôt courte comme le mot petite le suggère). Ce n’est pas un thème (par exemple “l’amour”), c’est une phrase (par exemple “preuve d’amour”, ou “je t’aime plus qu’hier, moins que demain”) ou une succession de phrases portées par la même intention (“Vous m’aimez ? Oui ? Et combien vous m’aimez ?”). Elle est à la fois adressée (il est bon d’y inclure un sujet direct) et générale, à la fois active (dans le sens où elle inspire des actions) et perméable à des imaginaires différents. Il est difficile d’être plus précis, formuler une petite phrase est en soi un travail créatif. Son efficacité se révèle à l’usage. On conseille au meneur de préparer ses petites phrases à l’avance.

NOTE : Pour le pratiquant expert il est possible de créer des Petites phrases sur le moment, en réaction à une proposition scénique ou pour développer un sujet émergé du plateau.

Travail au plateau

1) Le meneur propose la Petite phrase aux acteurs. Le temps dédié à la préparation varie (cf. Durée).

2) Chaque acteur créé une partition, puis la montre à tous. La partition n’est pas une improvisation, ou du moins elle est assez construite pour pouvoir être refaite, même si le degré de précision n’est pas maximal. Elle possède un début, un développement et une fin clairs. Elle est plutôt courte (entre quelques secondes et 5 mins). L’écriture de la partition est libre, dans sa forme (chorégraphique, théâtrale, musicale, parlée, muette, avec ou sans objets…), dans le nombre de participants et dans son esthétique, qui sont le choix de chaque acteur.

3) Une fois que la partition a été jouée/dansée/etc… devant tout le groupe, le meneur peut intervenir sur celle-ci, c’est une matière vouée à évoluer. Il donne des indications à l’acteur, qui, immédiatement après, rejoue sa proposition en les intégrant au mieux. Chaque meneur a ses instruments et buts, cependant la façon de transformer les propositions dépend beaucoup du contexte. Petites phrases est un outil protéïforme, qui peut s’utiliser au cours d’une création, d’une session pédagogique, d’un entraînement... Une constante toutefois se révèle avec l’expérience : de même que les propositions sont ramassées, précises et courtes, de même l’intervention du meneur se doit de l’être quand il donne ses indications. Ainsi il est parfois possible de reprendre une deuxième fois une partition et de la jouer une troisième fois, mais c’est une exception.

 

DURÉE

Le meneur peut choisir sur chaque Petite phrase la durée de préparation dont disposent les acteurs pour créer leur partition.

L’une des options consiste à donner un temps de préparation très court, entre 10 secondes et quelques minutes. Par exemple, dans le cas d’une Petite phrase comme “une petite chose que vous savez très bien faire”, le meneur donne la Petite phrase à l’oral et aussitôt, les acteurs, chacun leur tour, proposent une partition. Ils n’ont pas à “inventer” quelque chose mais à choisir quelle est cette petite chose qu’ils savent faire très bien. Pour “un souvenir avec votre grand-mère” ou “trois gestes pour dire aurevoir”, 2-3 mins de préparation permettent aux acteurs de construire une courte séquence précise en s’isolant et en répétant physiquement s’ils le souhaitent. Cette formule de temps de préparation très court aide souvent à éviter le piège du conceptuel.

Une autre possibilité pour le meneur est d’énoncer la Petite phrase et de laisser les acteurs aller au plateau quand ils sont prêts. Tout le groupe reste ensemble, il n’est pas possible de s’isoler pour répéter sa séquence mais il est possible d’y réfléchir. Le temps de composition varie donc entre 10 secondes et quelques minutes, selon l’ordre de passage au plateau.

La dernière option consiste à proposer un temps de composition plus long, de 15 minutes à une heure ou plus. Ce temps long a l’avantage de permettre l’écriture de partitions qui nécessitent la participation d’un ou plusieurs partenaires. Chaque groupe peut alors s’isoler pour travailler. L’acteur qui propose la Petite phrase expose aux partenaires son idée et les actions qu’il a prévu qu’ils fassent.

Qu’il soit long ou court, il est important de respecter le temps donné.

INSTRUCTIONS

Engager

Lorsqu’il compose sa partition, dont la Petite phrase est le titre, l’acteur privilégie l’engagement à la première personne. Que le sujet soit contenu explicitement dans l’énoncé de la Petite phrase (« un souvenir avec ta grand-mère », « tout ce que je fais, la science le confirme”) ou non (“preuve d’amour”), l’acteur agit sur le plateau à la première personne, et son action est importante à ses yeux (pas grande, importante). Quel que soit son jugement sur l’aboutissement de sa propre écriture ou performance, ce protocole exige que l’acteur considère sa proposition comme un spectacle en soi.

Concret

Il arrive souvent qu’on tombe dans le piège de la “bonne idée” : au moment de jouer on se retrouve alors en train de montrer, plutôt que d’agir, témoins plutôt qu’acteurs de l’écriture que l’on propose. C’est une bonne règle de se méfier des écritures trop conceptuelles. Aussi, il est complexe, dans ce protocole, d’utiliser des choses qui ne sont pas réellement présentes. Le mime est un piège à éviter, mieux vaut lui préférer des actions concrètes. Par exemple, pour la Petite phrase “même pas peur” il vaut mieux ne pas mimer un saut à l’élastique ou une descente en rappel depuis les cintres du théâtre. Il est par contre tout à fait possible pour l’acteur, grâce à son engagement, de “faire exister” la peur du vide par l’action qui fait que cette peur est surmontée.

Action

L’acteur écrit une courte séquence composées d’actions (dire est une action). Dans la phase d’écriture il est préférable que l’action précède la situation plutôt que l’inverse. En effet, une situation peut émerger de ce que l’acteur est en train de faire mais il est complexe, dans ce protocole créatif, de “poser” une situation initiale pour trouver les actions. La source d'inspiration et la matière à travailler sont fournies par la Petite phrase, et cela suffit à ce protocole.

Énoncé

Plus l’acteur accorde d’importance aux mots de la Petite phrase, plus il est probable que cette dernière soit agissante. Si simple qu’il soit, l’énoncé de la Petite phrase résulte d’un travail créatif (cf. Travail préparatoire : écrire une Petite phrase). Le meneur a choisi avec précision les mots de ce titre et chaque mot peut agir comme une règle en soi. Par exemple, dans « trois gestes pour dire au revoir », il n'est question ni de mouvement, ni d'actions mais bien de gestes. Dans « une petite chose que je sais très bien faire », la chose n’est pas grande et on doit savoir la faire vraiment bien.

NOTE : Si cette consigne est importante pour l’acteur, il est par contre très important pour le meneur de rester ouvert à toute proposition, y compris à ce qui pourrait représenter une “faute d’interprétation” ou une “proposition à côté”, car celles-ci peuvent receler des pépites. Il ne doit pas concentrer son attention sur les “fautes” car cela impliquerait qu’il y ait une “bonne réponse” ou une “interprétation juste” dont il serait le garant. Il doit chasser le potentiel de chaque partition.

TRANSFORMER LES PARTITIONS (meneur)

Deux types d’écritures sont possibles pour le meneur : faire évoluer la partition elle-même et/ou monter ensemble plusieurs partitions déjà travaillées. C’est un travail de composition dont on ne peut donner les règles, plutôt quelques exemples concrets, sans aucune prétention d’exhaustivité.

  • Lors de l’Atelier #0, Thusnelda Mercy intervient après chaque proposition. Elle parle en aparté avec l’acteur, qui refait dans la foulée en tenant compte des indications. La transformation de la partition est parfois minimaliste (placement dans l’espace, ajout ou retrait d’accessoires, ajout ou changement d’une entrée ou d’une sortie…). Dans ce cas, le plus souvent elle “compose” dès le deuxième passage. Par exemple elle choisit et place sur le plateau d’autres partitions qu’elle a déjà travaillées. Ce type de composition crée, entre des formes hétérogènes, des relations par association, car pour autant qu’elles diffèrent esthétiquement, elles répondent à la même Petite phrase. Ou encore, elle compose en donnant à tous les autres acteurs une action à faire sur ou autour de la partition, en groupe ou un par un. Sur d’autres propositions la transformation est plus profonde. La grande capacité de formalisation de Thusnelda lui permet d’extraire d’une partition qui “veut trop en dire” quelques éléments (mots, gestes, interactions) qui, répétés encore et encore, acquièrent une puissance scénique inattendue. Un type de composition qu’elle affectionne, lorsqu'une proposition est devenue simple et claire, consiste à en démultiplier la puissance en multipliant le nombre d’acteurs qui la jouent à l’identique. Un geste, mouvement ou phrase qui paraissait anodin revêt alors aux yeux de ceux qui regardent une charge puissante, tout en les laissant libres de l’investir de leur propre imaginaire. C’est pourquoi dans la version “instantanée” ou “rapide” de Petites phrases l’acteur ne doit pas avoir peur d’être simples et concis, la complexité se développe souvent lors du montage. Thusnelda utilise régulièrement la musique et le concret de l’espace de travail pour exalter encore davantage la composition.

  • Dans le cadre pédagogique de la masterclass “Outils” à l’École du TNB, Daria Lippi, après la présentation d’une partition, commence par demander à tout le groupe s'il y a des observations. Elle a au préalable donné des consignes concernant la façon de donner des retours : plutôt que dire à l’acteur ce qu’il devrait faire pour améliorer sa partition, on préfère lui partager précisément sa propre expérience de spectateur (adhésion, baisse d’attention, satisfaction ou frustration des attentes…). C’est important pour l’acteur de mesurer la distance qui existe souvent entre ses intentions et la réception des “spectateurs”. Après avoir récolté ces informations, Daria et l’acteur-auteur de la partition dialoguent pour mettre en lumière les points faibles et les points forts de son écriture et de son interprétation, et listent une série de problèmes. S'il s’agit de travail “instantané”, l’acteur retourne au plateau et propose immédiatement une partition modifiée en conséquence. S’il s’agit de l’option “temps long” il note et se rassoit parmi les spectateurs. Les acteurs auront un deuxième temps de préparation pour le deuxième passage une fois que tous auront montré leur première proposition, ce qui leur permet de profiter de tous les problèmes soulevés. Dans ce cadre, pour le meneur l’accent est mis davantage sur l’amélioration de chaque partition que sur la composition, l’objectif principal étant de mener l’acteur à l’apprentissage des fondamentaux d’une courte scène. On s’intéressera au travail de composition dans un deuxième temps, lorsque Daria confie à un ou plusieurs élèves le rôle de meneur et les accompagne dans leur choix.

  • Lors du travail de création, Daria Lippi n’intervient pas nécessairement après chaque proposition. Le plus souvent elle “garde sous le coude” les partitions proposées (qui sont prises en note et filmées), jusqu’à ce que tous les acteurs aient montré leur travail. Ensuite elle choisit les propositions qui lui paraissent pertinentes et, selon la phase de travail, soit elle compose en direct, soit elle propose des modifications et donne un temps de travail supplémentaire. Si elle estime que la Petite phrase n’a pas été suffisamment explorée, elle la propose à nouveau, à l’identique ou en en modifiant la formulation. Dans le cadre d’une création, le travail de composition est protagoniste. Les partitions proposées par les acteurs peuvent être transformées de façon radicale, récupérées et insérées dans une scène des jours ou des mois après, transmises à d’autres acteurs, etc... L’écriture est collective, le rôle des acteurs est de créer la matière, celui du meneur de la choisir, de la rendre plus puissante et de l’organiser. Les règles de Petites phrases s’adaptent alors au travail de chaque équipe : le temps long peut s’étendre à un jour ou plus (les acteurs auront alors la possibilité de créer une véritable mise en scène).